Comment mieux gérer l’incertitude, puissant accélérateur de nos biais décisionnels ?

par | 21/04/2020

Laurent Depond

Comment mieux gérer l’incertitude, puissant accélérateur de nos biais décisionnels ?

J’ai été frappé en lisant un passionnant article de Markham Heid de découvrir des éléments d’explication de l’irrationalité qui saisit nombre d’entre nous durant cette crise absolument « sans précédent », comme on nous le répète à longueur de journée dans les media.

« Sans précédent » signifie « sans repère », dans une totale incertitude de ce que pourrait être la suite pour nous ou pour l’humanité puisque nous n’avons pas d’élément de comparaison dans l’histoire qui soit considéré comme suffisamment pertinent.

Cette incertitude fait que tout le monde « gamberge » si j’en juge par le nombre de questions que l’on me pose à moi, béotien non scientifique, sur ce que pourrait être le « Monde d’Après » (entendre après le confinement). A ces questions, je réponds invariablement que, pour moi, tout est ouvert, que toutes les options me semblent possibles du fait de la multiplicité des paramètres. Que tout pourrait redevenir comme avant… ou pas. Ceci… à une échéance plus ou moins longue.

Aucune idée ! Bref, comme le disait Socrate, tout ce que je sais c’est que je ne sais rien !

 

L’incertitude, durablement insérée dans nos vies

Mais ce que je sais en revanche, c’est que l’incertitude s’est durablement insérée dans nos modes de pensée et dans nos vies en général : nos certitudes scientistes, progressistes, humanistes ou autres… ont brutalement basculé avec la crise générée par la pandémie.

Je semble exprimer une raisonnable posture d’humilité en disant cela mais ce dont je n’avais pas pris conscience en revanche, c’est que notre cerveau craint par-dessus tout l’incertitude, synonyme de perte de contrôle.

Comme le mettent en évidence les travaux de Dan W. Grupe et Jack B. Nitschke l’incertitude est pire que la peur pour ce qui est de ses impacts sur la rationalité de la prise de décision : l’incertitude génère une anxiété qui désorganise le fonctionnement « standard » de notre cerveau en perturbant les programmations qui nous permettent d’évoluer au quotidien, ce que l’Approche Neurocognitive et Comportementale #ANC désigne comme le Mode Mental Automatique.

Plus gênant encore pour la suite, le cerveau humain, écrivent Grube et Nitschke, est une « machine d’anticipation, et “créer l’avenir” est la chose la plus importante qu’il fasse ». La capacité à utiliser les expériences passées et les informations sur notre état et notre environnement actuels pour prédire l’avenir nous permet d’augmenter les chances d’obtenir les résultats souhaités, tout en évitant ou en nous préparant à l’adversité future. Cette capacité est directement liée à notre niveau de certitude concernant les événements futurs – leur probabilité, le moment où ils se produiront et leur nature.

 

L’incertitude contribue à l’anxiété

Comme notre cerveau est rendu incapable d’évaluer rationnellement les options qui s’offrent à nous pour le futur puisqu’il lui manque des données, il ne peut « calculer » la probabilité d’occurrence des différentes options, ce qu’il passe son temps à faire en temps normal. L’incertitude diminue donc l’efficacité avec laquelle nous pouvons nous préparer à l’avenir et contribue donc à l’anxiété.

CQFD : l’incertitude et son corollaire, l’anxiété, réduisent notre capacité à trouver les bonnes solutions pour évoluer dans le « Monde d’Après ». Or, comme Markham Heid, le fait fort justement remarquer dans son article, « La capacité d’une personne à traverser des périodes d’incertitude est une caractéristique fondamentale d’un esprit sain et résilient.»

Il nous faut donc absolument « compenser » et prendre les choses en mains pour réduire à la fois notre anxiété et le sentiment d’incertitude qui en est à l’origine.

 

Mes « astuces » pour réduire le sentiment d’incertitude

Je m’autorise à partager quelques « astuces » pour y parvenir que j’ai glanées dans différentes lectures de confinement :

  • Ne pas « ruminer » ses incertitudes et entretenir ses inquiétudes ! Les recherches ont démontré que cela « musclait » des routines négatives en créant des connexions neuronales spécifiques qui leur donnent plus d’impact : en d’autres termes, le fait de s’inquiéter suscitera plus d’inquiétude encore. Pour y parvenir j’utilise moi une technique simple issue de l’#ANC.

 

  • Profiter de l’instant, et se faire plaisir, « carpe diem !» : gérer des routines positives, des plannings tout en s’autorisant des loisirs et des plaisirs (osons le terme !). Autorisons-nous ce que l’on ne prend pas le temps de faire en temps normal, acceptons d’être nous-mêmes et laissons s’exprimer sans culpabilité nos motivations profondes, celles qui nous ressourcent.

 

  • Tester la méditation de pleine conscience ou « mindfulness », dont les effets sur la réduction de l’anxiété ne sont plus à démontrer et qui permet également de s’ancrer dans l’instant.

 

  • Muscler son Intelligence Adaptative, cette prodigieuse aptitude du cerveau qui nous permet de gérer l’incertitude, l’inconnu, en toute sérénité, de nous adapter, d’apprendre des choses nouvelles, de nuancer les informations qui nous parviennent. De nombreux exercices issus de l’Approche Neurocognitive et Comportementale permettent d’apprendre à la mobiliser en toute circonstances : la période est vraiment propice à ce « sport mental » qui nous sera très utile pour la suite.

 

  • Circonscrire la pandémie ! J’ai trouvé très intéressante cette suggestion de Michelle Newman, Directrice du laboratoire de recherche sur l’anxiété et la dépression de l’université d’État de Pennsylvanie, de limiter le temps et l’espace de l’information, forcément anxiogène, que nous recevons et qui est néanmoins indispensable pour se tenir informé. Elle préconise de se créer une routine informative de 20 minutes quotidiennes et de lui attribuer un lieu qui n’a pas d’autre usage que d’intégrer cette information (un simple fauteuil suffit !) : ce lieu n’étant ni celui du loisir, du travail ou du repos, notre cerveau n’associera pas l’information anxiogène à ces activités et c’est l’anxiété qui se retrouvera, elle, confinée !